© christine jean

pratiques/practices

 

 

“Mais le pays natal est moins une étendue qu’une matière ; c’est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière. C’est en lui que nous matérialisons nos rêveries, c’est par lui que notre rêve prend sa juste substance ; c’est à lui que nous demandons notre couleur fondamentale“.

Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, éd. Corti 1942.

 

De sa naissance jusqu’à la fin de ses études à l’école des Beaux-Arts, Christine Jean a vécu au Havre avec le sentiment de grandir en même temps qu’une ville moderne, posée au seuil du monde. Sa sensibilité a été formée par cette ville singulière : une ville portuaire, ouverte sur l’océan, sur l’ailleurs, une ville détruite en septembre 1944 par les bombardements anglais, reconstruite sur un plan orthogonal par l’Atelier d’Auguste Perret, une ville aux phénomènes atmosphériques prodigieux. Ses premières émotions esthétiques sont liées aux éléments naturels, la mer et ses rythmes, le ciel, les nuées et les intempéries, le minéral à travers les galets qui parsèment le rivage, les falaises de craie, les rides du sable, mais également à ce qui les scande, les alternances du jour et de la nuit, les différentes heures du jour, les variations saisonnières. L’eau ainsi est le regard de la terre, son appareil à regarder le temps a écrit Paul Claudel (L’Oiseau noir dans le Soleil Levant, 1926). 

Enfant, elle a fait l’expérience du regard, comme celle de l’éblouissante vision blanche du ciel et de la mer confondus à travers la meurtrière d’un blockhaus. Plus tard, c'est en interrogeant cette relation ciel-terre qu’elle s’est investie dans la question du paysage, qu’elle a fait le parallèle entre contemplation de la nature et contemplation de la peinture, entre les processus de la nature et ceux de la peinture. Ses recherches l’ont incitée à utiliser des matériaux hétérogènes (corps peint/photographie, cuivre/encre/acide, mélange de matières), mais aussi à accueillir le hasard ouvrant une forme en devenir. Les mouvements qui animent la nature ont influencé ses méthodes de travail : la fluidité, les forces du vent et de l’eau, se traduisent en actes dans la peinture, en premier lieu par des gestes : jeter, étirer, superposer, effacer, disperser, diluer, répandre, capter l’imprévu et se l’approprier. Peindre, c'est d’abord du temps qui devient de l’espace.

Les variations de la lumière sur l’architecture de béton de sa ville natale ont aussi été un détonateur de sa pratique artistique : rencontre de l’angle droit et du fluide, du solide et de l’instable, du permanent et du fugitif. Les matières du paysage havrais portent également dans son souvenir le travail du temps et celui de l’humain : les nappes irisées flottant sur l’eau des bassins, les feux des torchères de la zone industrielle, les goudrons sur la plage maculant les galets. Macula, la tache en peinture, c’est aussi la maille d’un filet a écrit Roland Barthes (Cy Twombly, Seuil 2016). Avec le filet surviennent l’intervalle, l’interstice, l’acte de lier dans un seul état ce qui apparaît et ce qui disparaît.

Comme la nature le tableau est en devenir. Il se fait sans idée préconçue, sans schéma préalable, mais avec intuition et détermination. C’est le processus qui importe, oscillant entre intention et hasard. Le résultat est une possibilité, une décision dans l’inachèvement, un parcours temporel lié à la matière, un événement.

“But the native land is less extension than matter; it is granite or soil, wind or dryness, water or light. In it we materialize our reveries, through it our daydreaming takes its right substance; it is to it that we ask for our fundamental color.“ Gaston Bachelard, Water and Dreams: An Essay on the Imagination of Matter, 1942.

 

From her birth till the end of her studies at the Fine Art School, Christine Jean lived in Le Havre with the feeling of growing up along with a modern city, located at the threshold of the world. Her vsensibility was shaped by this singular city : a harbour city, open to the ocean, to the world; a city destroyed in September, 1944 by the English bombardments, then rebuilt according to Auguste Perret's orthogonal masterplans; a city with prodigious atmospheric phenomenas. Her first esthetic feelings are bound to the natural elements, the sea and its rhythms, the sky, the thick clouds and the bad weather, the mineral with the pebbles which strew the beach, the chalk cliffs, the wrinkles of the sand, as well as their rythms, the alternance of night and day, the hours of the day, the seasonal variations. Water is the gaze of the earth, its time looking device, writes Paul Claudel (L’Oiseau noir dans le Soleil Levant, 1926).

This is where she learned to look, as at the blinding sight of the sea merging with the sky and the sea through the loophole of a bunker.

Later, while questioning this relation between sky and earth, she invested the landscape, drawing parallels between the contemplation of the nature and that of the painting, between the processes of nature and those of painting. Her research led her to use heterogeneous materials (body paints/photography, copper/ink/acid, mixed materials), but also to embrace chance as an opening to evolving forms. The movements which liven up the nature influenced her methods of work: the fluidity, the strengths of wind and water, translate into her painting first of all through gestures: to throw, to stretch, to superpose, to erase, to scatter, to dilute, to spread, to capture and seize the unforeseen. To paint is to transform time into space.

The variations of light on the concrete architecture of her hometown were also a detonator for her artistic practice: the meeting between right angles and fluid shapes, between the solid and the unstable, between the permanent and the fugitive. In her memory the materials of Le Havre’s landscape express the work of time and alongside that of humans: the iridescent aquifers floating on the water of the port basins, the fire of the flares of the industrial zone, the tar on the beach smudging the pebbles. Macula, the spot in paint, it is also the stitch of a net, wrote Roland Barthes (Cy Twombly, Seuil 2016). With the net arise the interval, the chink, the act of connecting in a common state what appears and what disappears. As nature, the picture evolves. It comes together without a preconceived idea, without a preliminary plan, but with intuition and determination. What matters is the process which imports, oscillating between intention and chance. The result is a possibility, a decision in incompletion, a temporal route bound to the material, an event.

terres cuites émaillées, 2005. FNAGP, Hôtel Salomon de Rotschild. 2005

tirage argentique, 190 x 250 cm. 1997

Atelier, 2003. Paris. Photo Paul-Emile Objar

Atelier, 1999. Paris

Atelier, 2018. Paris. Travaux en cours.